TEXTES

Texte de Marc Donnadieu

- Conservateur en charge de l'art contemporain au LaM, Villeneuve-d'Ascq - 2016

 

 

Elsa Guillaume ou les tentations tentaculaires

 

Il m’a toujours semblé, en regardant attentivement le travail d’Elsa Guillaume, que celui-ci résultait de la rencontre improbable, dans l’arrière-salle d’une taverne de l’East End, entre l’Irlandais Jonathan Swift et l’Anglais Lewis Carroll, tant elle observe tout à la fois le monde avec les yeux de Gulliver et ceux d’Alice. Quoique, par d’autres aspects, il se pourrait qu’elle se plaise à incarner la figure de l’érudit curieux de cartographie, de naturalisme, de biologie et d’explorations de contrées et d’espèces encore inédites, à l’instar du Britannique Philip Henry Gosse ou de l’Allemand Ernst Haeckel. À moins qu’en émule de Xavier de Maistre tout cela ne soit qu’un voyage dans une chambre devenue tour à tour atelier de dessins et de sculptures, tapis volant, carte magique, cale de navire, sinon ventre d’un poisson aussi gros que celui d’un cétacé. L’imaginaire le plus fantaisiste s’y pare ainsi d’un réalisme sans pareil et le réel le plus tangible s’y découvre plus invraisemblable que la moindre fiction. Inventer des mondes, produire des narrations autant que créer des représentations gouverne ainsi son oeuvre. Mais l’art d’Elsa Guillaume se révèle surtout dans sa qualité indéniable à générer de petits morceaux d’immédiateté aussi naturels que déconcertants, des parcelles de vie plus lumineuses et limpides que la vie elle même, des fragments d’existence dont la véracité est aussi incertaine qu’indéniable. En 1981, à l’occasion du centenaire de la création du personnage de Pinocchio, l’écrivain italien Italo Calvino, auteur entre autres des Villes Invisibles, n’avait-il pas affirmé : « Il parait tout naturel que Pinocchio ait toujours existé ; on n'imagine pas un monde sans Pinocchio. » On ne se l’imagine pas non plus sans Gulliver ou Alice …et aujourd’hui sans Elsa Guillaume.

 

Néanmoins les univers qu’elle nous propose se révèlent infiniment plus complexes que le pays des jouets de Pinocchio, car de l’esprit des fables elle n’en conserve que la surface des apparences qui se doivent d’être forcément trompeuses. D’un côté, chaque trait ou chaque forme, chaque dessin ou chaque sculpture, chaque panoramique ou chaque installation qu’elle réalise se plaisent à enrouler plutôt qu’à dérouler l’histoire de soi et l’histoire du monde, la soif d’entreprendre et la faim de découvertes, les rêves les plus merveilleux et les merveilles des continents inconnus et impensés, à l’instar de Rodéo Posidonie ou Spineless Squid... On ne s’étonnera donc pas du délice qui nous envahit à l’idée de se perdre au fil de ses aventures, de passer enfin de l’autre côté d’un miroir aux liquidités mercurielles, de s’y laisser absorber tel Jonas afin d’être recraché sur quelques rivages aussi magiques que mystérieux de Chine, du Japon, du Brésil, du Costa Rica ou de l’Inde. De l’autre, sur la trame des récits qu’elle tisse patiemment affleure bien vite une description plus acide qu’il n’y paraît de notre réel. Succulentes expose ainsi à la chaleur du soleil des pétales de chair blanche presqu’aussi tendres que la porcelaine dont elles sont faites. Immergé, sous la forme d’une cosmographie corporelle, nous emprisonne parmi les étoiles et les constellations. Quant à Gymnastique lunaire, c’est une véritable chrysalide corallienne qui nous libère autant qu’elle nous enchaîne. Sans oublier Pinnules, Triple Oursinade, Cut Squid ou Gobé, étals de fruits pressés, de poissons découpés, d’animaux marins éventrés dont les chairs rouges et presque juteuses apparaissent bien plus humaines que végétales ou animales. Car, de Succulentes à Gobé en passant par Monticule ou Manta Suit, ne pourrions-nous pas être ces filaments de viande indolents, ces quartiers de pulpe voluptueux et lascifs, ces hybridations de fleurs, fruits ou poissons aussi sensuelles que luxuriantes qui parsèment, pour exemple, le territoire d’Antropocosmos Microphage ?

 

Elsa Guillaume nous renvoie ainsi à l’expérience déstabilisante d’être, à l’instar de Gulliver, Alice ou Pinocchio, face à un monde tout à la fois familier et étranger, ordinaire et féérique,fascinant et inquiétant, stimulant et menaçant. Mais il ne s’agit pas de simplement de transformer ou d’interchanger le connu et l’inconnu, le proche et le lointain, le minuscule et le gigantesque, le présent et le futur, mais de basculer de chasseur à proie, de désirant à désiré, de mangeur à mangé, de civilisé à sauvage, de maître du monde à sujet d’une comédie où l’absurde le dispute à la satire. Juste renversement de situation qui fait vaciller les certitudes et les choses établies. Et son univers de tentacules de devenir tentaculaire, ses résilles d’encre filets noirs et denses, son trait fin et délié lasso dont les boucles captivent autant qu’elles capturent. Mais si le goût de l’aventure vous démange encore, méfiez vous des colonies de siphonophores qui le temps d’une vie vous leurrent de leurs formes mouvantes et émouvantes et de leur couleurs vives et luminescentes. Eux savent plus que tout autre utiliser les faits pour produire une fiction qui révèle à notre corps défendant la vérité des choses et la précarité de la vie. Elsa Guillaume en est la meilleure ambassadrice.

 

 

 

Texte de Jean-Charles Hameau

- Conservateur au Musée National Adrien Dubouché, Limoges - 2016

 

 

Globe-trotteuse infatigable, Elsa Guillaume développe un univers plastique nourri par ses escales aux quatre coins du monde. Au cours de ses périples, c’est à chaque fois la découverte du nouveau monde qui se joue et qui remplit ses carnets de notes et de dessins. Moins héritier de Levi-Strauss que de Jules Verne, son travail relève de l’ethnographie onirique et fantasmagorique. Les histoires que racontent ses créations graphiques ou plastiques, oscillent entre rêverie et crudité, jusqu’à une certaine forme de cruauté (anthropophagie, dissections) mais qu’elle traite toujours avec humour et légèreté. Son oeuvre est une bande dessinée tentaculaire, dont les acteurs s’échappent des cases pour prendre de l’épaisseur dans la céramique, et traduire son regard amusé sur la bizarrerie du monde, la luxuriance des fonds marins ou des jungles exotiques.

 

Immergé

 

À la surface du sol flotte une constellation de mains et de têtes humaines, de nénuphars, et de têtes de poissons. Rien dans la disposition des éléments constitutifs de cet étrange marais n’a été laissé au hasard : les typologies s’assemblent et forment un réseau complexe de lignes, de carrés, de losanges. Un ordre géométrique est incontestablement à l’oeuvre. Ce dernier relève-t-il du mandala bouddhique en trois dimensions, des peinture de sable Navajos ou encore des géoglyphes dessinés par les Nazca sur le sol péruvien ? L’espace représenté change d’échelle et devient paysage, carte ou maquette d’une île imaginaire dont les sommets sont parés de trophées de guerre (peut-être la tête d’un ennemi plantée en haut d’un mât en signe d’appartenance, ou bien des marqueurs de richesse liés à la végétation ou à la pêche...) Les figures humaines, à demi immergées, aux yeux clos, disparaissent progressivement vers les profondeurs et emportent sous l’eau le souvenir d’une terre chargée de mystères. À travers cet archipel de porcelaine, s’exprime le goût d’Elsa Guillaume pour le monde aquatique, ses habitants morts ou vifs, l’imaginaire à la fois merveilleux et inquiétant de l’inconnu insulaire que l’on retrouve aussi, tantôt sous la forme d’oursins à l’heure de l’autopsie (triple oursinade), tantôt sous celle d’un calamar géant rituellement découpé par les Indiens amazones (Spineless Squid). À l’opposé d’être un long fleuve tranquille, l’océan d’Elsa Guillaume est constellé de « poiscaille », de mollusques, de conquistadors, d’îles et de cultures indigènes.

 

 

 

Succulente

 

Comme on sèche du linge ou des salaisons, Elsa Guillaume pend des pièces de viande humaine : mains, pieds, doigts coupés composent d’appétissantes guirlandes pour les cannibales qui stockent la denrée carnée aux fils de paravents peu communs. En guise de bouquet garni : morceaux de cactus, feuilles de yukas et autres essences exotiques situent l’action quelque part entre la jungle et le désert. Les trois écrans forment une cabane dans laquelle l’artiste invite le visiteur à pénétrer. Que signifie cette mise en scène ? Somme snous dans le lieu de culte d’une population de sauvages pour qui les membres mis en pièces auraient valeur de protection apotropaïque, d’offrande ou d’ex-voto ? Où sont passés les restes des corps humains ? S’agit-il d’un avertissement adressé par des anthropophages à l’explorateur égaré ? Sous la forme d’un épouvantail atomisé, Elsa Guillaume donne à la porcelaine l’occasion de littéralement s’incarner. Par l’action du feu qui, en cuisine comme en céramique, permet de distinguer le cru et le cuit, la pâte blanche se transforme en corps inertes qui s’animent et se balancent au gré d’un fil, entre la vie et la mort, entre le rituel et le gueuleton.

 

Si les carnets de voyages d’Elsa Guillaume sont farcis de découvertes culinaires en tout genre (pêches guatémaltèques, pancakes brésiliens, sushis japonais, etc.), c’est que la nourriture revêt pour l’artiste une signification spéciale et alimente son travail en céramique. Pas étonnant que les pratiques sacrificielles chez les Mayas ou celles des mangeurs de chair humaine chez des indiens Tupinambas nourrissent son esprit artistiquement glouton.

 

 

 

Parmi les images qu’elle se réapproprie, les gravures de Théodore de Bry (1528-1598), illustrateur des grandes découvertes, entrent particulièrement en résonance avec Succulente. Des scènes d’anthropophagie brésiliennes aux exactions espagnoles contre les peuples indigènes, l’artiste liégeois a rendu célèbre la cruauté de la conquête de l’Amérique en s’inspirant des récits de voyageurs. Fascinée par les barbecues humains dessinés par l’humaniste du XVIe siècle, Elsa Guillaume, à son tour, taille le vivant en pièces. Ce goût pour le prélèvement dans la matière vive sous la forme d’un jeu de sections/dissections s’exprime de manière récurrente dans les céramiques de l’artiste comme dans Monticule, un costume de raie aux ailes coupées ou dans Pinnules, une collection de quartiers de thon rouge sanguinolents. L’artiste semble chercher la complexité et l’immensité du monde à l’intérieur de l’enveloppe corporelle, en plongeant ses mains à même la chair.

 

Texte de David Caméo

- Directeur du Musée National des Arts Décoratifs, Paris - à l'occasion du Prix Icart-Artistik Rezo - 2014

 

   L’oeuvre d’Elsa Guillaume CUT SQUID (réalisée en 2012) est celle que je souhaite présenter dans le cadre de ce Prix.

   Elle est carastéristique de l’imaginaire développé par Elsa Guillaume dans ses dessins, remarquables par sa résolution technique en parfaite adéquation avec les possibilités plastiques du matériau choisi, efficiente visuellement dans sa simplicité formelle et sa justesse dans le choix des émaux. Passant aisément du dessin à la céramique, l’artiste y développe l’un de ses thèmes de réflexion, une analyse de la structure interne des êtres et des choses. Sa facture volontairement « morcelée » et alvéolaire transforme souvent les organes en paysages, dans une « décontraction» plastique désopilante, teintée d’étrangetés mais sans réelle noirceur. Montrer les vides intérieurs, les cavités, mais également remplir ces vides, envahir l’espace à la manière d’un rhyzome, montrer des êtres (animaux ou humains), cernés ou avalés par le contexte extérieur, dévoiler avec grâce et humour la complexité cachée des systèmes et des tissus vivants, tel semble être le dessein d’Elsa Guillaume, qui possède une très grande aisance dans la mise en oeuvre volumétrique, dans la continuité de ses visions graphiques.

Texte d'Anais Ysebaert - 2013

- Artiste -

 

Sur une très longue table en métal est étendu un poulpe, découpé en neuf parties.

Son corps est fin, blanc, et les tranches révèlent un intérieur spongieux et rouge.

Ce poulpe en céramique, « Cut squid », s’offre à nous comme une offrande. Il est aussi multiple que le travail

de l’artiste, Elsa Guillaume, qui le sectionne comme elle sectionne ce poulpe. Elle dessine, sculpte, grave, filme

et parcourt le monde entier. Ce poulpe est un avant-goût de son travail. Il nous donne à voir son monde, ce

qu’elle partage dans son art et dans sa vie.

 

Dans ses dessins, au feutre ou au crayon, des petits personnages envahissent la page dans des univers

faits de neige, de glace, ou de forêts luxuriantes. Des petites femmes nues chevauchent des poulpes géants,

se cachent dans leurs tentacules, ou se fondent dans des tranches assombries de poissons gigantesques. Les

dessins d’Elsa Guillaume coincident avec l’histoire de sa vie, de ses voyages. Lorsqu’elle dessine au Japon ou

au Nicaragua, ses personnages l’accompagnent et se muent dans des rêveries inspirées par les us et coutumes

des pays qu’elle traverse et qui l’inspirent. Il y a aussi les voyages fantasmés, les paysages de glace et

la sculpture « Débâcle », cinq céramiques suspendues à hauteur de regard, qui nous suggèrent cinq grandes

plaques de glaces flottant sous nos yeux, parcourues par d’infimes mouvements. Elle m’a dit vouloir partir à

bord d’un navire en Antarctique, je l’imagine alors le visage couvert de givre, guettant les icebergs et bercée

par le craquement de la glace.

 

L’exploration tient une place prédominante dans le travail d’Elsa Guillaume. L’une de ses premières céramiques,

« Spacesuit », représente un scaphandre désassemblé et retenu dans l’espace par quelques fils de fer.

Elsa Guillaume dissèque le processus-même de l’exploration symbolisé par ce scaphandre, un équipement

lourd et qui pèse sur le corps mais qui permet de descendre dans la mer et de la parcourir à pas lents. En

montrant ainsi ce scaphandre, flottant et parcouru par de l’air, par du vide, il s’agit presque d’une relique, d’un

vestige trouvé et ramené là, comme pour témoigner de l’histoire de l’exploration elle-même, évoquer les récits

de Jules Verne, faire écho à des expéditions passées et presque fantomatiques.

Elsa Guillaume désaxe, désosse, elle est à la fois exploratrice du monde et conteuse. Elle évoque « la curiosité

insatiable de l’humain pour l’inconnu, l’étrange, le milieu inadapté », comme elle le dit, elle en est émue et

émerveillée.

 

Elle part à la recherche des peuples et évoque le partage autour de l’idée de nourriture. Son installation «

Triple oursinade » peut évoquer une scène de dissection mais aussi de banquet. Sur des tables en métal de

toutes tailles, certaines réalisées par l’artiste, sont disposés des oursins de toutes formes, avec ou sans piquants,

coupés en leurs milieux et laissant apparaître toute leur intériorité. L’envie est grande de s’en emparer,

de les manipuler, de les partager. Certaines chairs semblent molles et charnues.

Des dessins accompagnent cette installation, « Méthode à l’oursinade » : sur des feuilles avec lignes, des

formes s’amoncellent, toutes coupées très méthodiquement, laissant apparaître des tranches rouge sang. Tout

est tranché, prêt à être partagé.

 

Derrière l’installation, on peut aussi apercevoir la série de dessins « Inuit ». Au crayon, Elsa Guillaume représente

des scènes imaginaires de personnages pêchant, chassant et découpant un immense corps creux

et coupé lui aussi, d’où émerge un squelette gigantesque. Dans ces dessins se mêlent le trait et le gaufrage,

évoquant la gravure, un de ses moyens de création. Elsa Guillaume ouvre aujourd’hui sa pratique à la vidéo.

S’inspirant du format documentaire, elle joue avec ses codes.

Dans « Méthode thonidée », un thon surgelé est tranché à l’aide d’une puissante machine. Le thon, dont la

tête a déjà été coupée et qui apparaît ici comme une forme relativement abstraite, évoque les formes en céramique

de l’installation « Triple oursinade ». Le thon est coupé en tranches lisses, rose foncé.

Il s’agit presque ici de l’archive imaginaire de la conception du travail d’Elsa Guillaume.

Chaque pièce répond à une autre. Les carnets, comme des petites bandes dessinées, retracent les voyages

et évoquent les aventures de l’artiste, agissant comme source première et narrative. Les céramiques sont les

pièces culminantes, le fruit du travail, et les dessins répondent à ces céramiques en fantasmant leurs histoires.

 

Enfin, les vidéos semblent apparaître comme des potentielles archives imaginaires de l’oeuvre d’Elsa Guillaume.

Texte de Lorraine Delgado

- Catalogue des diplômés des Beaux-Arts de Paris, 2013 - 

 

 

Accompagnée de son carnet de bord, Elsa Guillaume explore les mondes possibles, qu’ils soient réels ou fantasmés, comme une seule et même contrée inaccessible à faire sienne. De ses voyages résultent quantité de croquis et dessins où prolifèrent des univers hostiles, indomptés, fourmillant de créatures et de plantes sauvages : le coeur de la jungle, les pôles, le fond des océans. Le répertoire de formes qu’elle développe se propage avec la fulgurance d’un système racinaire à travers d’autres médiums et atteint son aboutissement plastique dans les volumes en terre cuite. Lors de l’exposition Morceaux, un calamar géant à la chair élastique et moelleuse, tranché en neuf parts, était la pièce d’honneur de ce qui ressemblait à un banquet marin. La découpe rendait visible l’architecture interne du céphalopode en céramique. Ses valets, des spécimens d’oursins de tailles diverses, modelés dans la même matière, dévoilaient pour certains leurs entrailles colorées. Difficile de ne pas être attiré par ces formes organiques, tout en rondeurs soyeuses, à l’humidité viscérale. Ces êtres, soumis par la main qui les a reproduits en terre, disséqués à l’envi et présentés hors de leur milieu, conservent pourtant toute leur splendeur et leur impénétrabilité. « Familier avec des merveilles plus profondes que celles des vagues, il lance son harpon dans ce qui est le plus puissant, dans des ennemis plus étranges que les baleines ». La fascination d’Achab pour Moby Dick n’a pas de fin, il est l’éternel et insondable étranger logé dans les abysses de l’être.