Anaïs Ysebaert 

Artiste plasticienne - 2013

 

Sur une très longue table en métal est étendu un poulpe, découpé en neuf parties.

Son corps est fin, blanc, et les tranches révèlent un intérieur spongieux et rouge.

Ce poulpe en céramique, « Cut squid », s’offre à nous comme une offrande. Il est aussi multiple que le travail

de l’artiste, Elsa Guillaume, qui le sectionne comme elle sectionne ce poulpe. Elle dessine, sculpte, grave, filme

et parcourt le monde entier. Ce poulpe est un avant-goût de son travail. Il nous donne à voir son monde, ce

qu’elle partage dans son art et dans sa vie.

 

Dans ses dessins, au feutre ou au crayon, des petits personnages envahissent la page dans des univers

faits de neige, de glace, ou de forêts luxuriantes. Des petites femmes nues chevauchent des poulpes géants,

se cachent dans leurs tentacules, ou se fondent dans des tranches assombries de poissons gigantesques. Les

dessins d’Elsa Guillaume coincident avec l’histoire de sa vie, de ses voyages. Lorsqu’elle dessine au Japon ou

au Nicaragua, ses personnages l’accompagnent et se muent dans des rêveries inspirées par les us et coutumes

des pays qu’elle traverse et qui l’inspirent. Il y a aussi les voyages fantasmés, les paysages de glace et

la sculpture « Débâcle », cinq céramiques suspendues à hauteur de regard, qui nous suggèrent cinq grandes

plaques de glaces flottant sous nos yeux, parcourues par d’infimes mouvements. Elle m’a dit vouloir partir à

bord d’un navire en Antarctique, je l’imagine alors le visage couvert de givre, guettant les icebergs et bercée

par le craquement de la glace.

 

L’exploration tient une place prédominante dans le travail d’Elsa Guillaume. L’une de ses premières céramiques,

« Spacesuit », représente un scaphandre désassemblé et retenu dans l’espace par quelques fils de fer.

Elsa Guillaume dissèque le processus-même de l’exploration symbolisé par ce scaphandre, un équipement

lourd et qui pèse sur le corps mais qui permet de descendre dans la mer et de la parcourir à pas lents. En

montrant ainsi ce scaphandre, flottant et parcouru par de l’air, par du vide, il s’agit presque d’une relique, d’un

vestige trouvé et ramené là, comme pour témoigner de l’histoire de l’exploration elle-même, évoquer les récits

de Jules Verne, faire écho à des expéditions passées et presque fantomatiques.

Elsa Guillaume désaxe, désosse, elle est à la fois exploratrice du monde et conteuse. Elle évoque « la curiosité

insatiable de l’humain pour l’inconnu, l’étrange, le milieu inadapté », comme elle le dit, elle en est émue et

émerveillée.

 

Elle part à la recherche des peuples et évoque le partage autour de l’idée de nourriture. Son installation «

Triple oursinade » peut évoquer une scène de dissection mais aussi de banquet. Sur des tables en métal de

toutes tailles, certaines réalisées par l’artiste, sont disposés des oursins de toutes formes, avec ou sans piquants,

coupés en leurs milieux et laissant apparaître toute leur intériorité. L’envie est grande de s’en emparer,

de les manipuler, de les partager. Certaines chairs semblent molles et charnues.

Des dessins accompagnent cette installation, « Méthode à l’oursinade » : sur des feuilles avec lignes, des

formes s’amoncellent, toutes coupées très méthodiquement, laissant apparaître des tranches rouge sang. Tout

est tranché, prêt à être partagé.

 

Derrière l’installation, on peut aussi apercevoir la série de dessins « Inuit ». Au crayon, Elsa Guillaume représente

des scènes imaginaires de personnages pêchant, chassant et découpant un immense corps creux

et coupé lui aussi, d’où émerge un squelette gigantesque. Dans ces dessins se mêlent le trait et le gaufrage,

évoquant la gravure, un de ses moyens de création. Elsa Guillaume ouvre aujourd’hui sa pratique à la vidéo.

S’inspirant du format documentaire, elle joue avec ses codes.

Dans « Méthode thonidée », un thon surgelé est tranché à l’aide d’une puissante machine. Le thon, dont la

tête a déjà été coupée et qui apparaît ici comme une forme relativement abstraite, évoque les formes en céramique

de l’installation « Triple oursinade ». Le thon est coupé en tranches lisses, rose foncé.

Il s’agit presque ici de l’archive imaginaire de la conception du travail d’Elsa Guillaume.

Chaque pièce répond à une autre. Les carnets, comme des petites bandes dessinées, retracent les voyages

et évoquent les aventures de l’artiste, agissant comme source première et narrative. Les céramiques sont les

pièces culminantes, le fruit du travail, et les dessins répondent à ces céramiques en fantasmant leurs histoires.

Enfin, les vidéos semblent apparaître comme des potentielles archives imaginaires de l’oeuvre d’Elsa Guillaume.

 

 

 

Anaïs Ysebaert

2013

 

TRIPLE OURSINADE - Détail