Leïla Simon

Commissaire d'expositions et critique d'art indépendante

 

 

 

Journal de(s) Bord(s)

 

 

Quatrième semaine

 

Je ne me souviens plus du jour précisément mais ce qui est sûr c’est que c’était la semaine qui avait suivi la première chute de neige. Les habitants s’étaient rapidement habitués aux changements et ne semblaient pas du tout perturbés par cette couche de neige qui s’était déposée sur la ville.

 

J’avais décidé de me lever très tôt ce matin-là pour me rendre dès la première heure au marché aux poissons.

 

Je fus tout d’abord frappé par les bruits sourds qui émanaient de la halle, puis après m’être dégagé du rideau de bandes de plastique qui masquait l’entrée je fus saisi par le flot d’activités. Le brouhaha contrastait fortement avec l’image qui s’offrait à moi. Chaque personne, chaque geste étaient pensés, rapides et précis. Les chariots étaient poussés dans les allées, les caisses déposées sur les stands, les poissons découpés en morceaux, les sols lavés aux jets d’eau…

 

Le froid sec laissait place à une certaine humidité dans laquelle la vapeur d’eau produite par les corps humains se mélangeait à la fumée de cigarette.

Je déambulais un certain temps dans les méandres de ce marché jusqu’à ce que mon regard soit attiré par une porte entrouverte. Elle avait tout de celles qui ferment les salles réfrigérées. Épaisse, lourde et froide.

 

 

Gobé, titre si évocateur de sensations. Gober une huître ou un œuf. Aspirer. Ne pas mâcher. Eprouver une matière consistante, frôlant les lèvres, glissant sur la langue pour se mouvoir avec langueur dans la gorge…

 

Et pourtant lorsque l’on décrit sommairement l’installation réalisée par Elsa Guillaume on n’a pas à première vue ces impressions :

Des éléments en céramique

Un nombre important d’Haricots secs

Une bâche en caoutchouc

Des sons sous-marins

Environ 300 x 400 cm de dimensions

Réalisée en 2014

 

 

Une fois cette porte franchit, je me retrouvais dans un espace sombre. Rien aux murs, tout au sol.

Des silhouettes s’en détachèrent progressivement. La blancheur des formes pris de plus en plus d’ampleur intensifiant le rouge écarlate des autres faces. Les murs se dérobaient. Le sol s’enfonçait au fur et à mesure que je réglais ma vision.

Une drôle d’impression me gagnait. J’étais merveilleusement effrayé.

 

 

Tout en étant lisses, ces éléments par leur taille, leur volume et leur matière n’ont pas vocation à être gobés, du moins pas par un être à taille humaine. On s’imagine plus en train de les toucher que de les aspirer.

 

Alors, pourquoi avoir donné ce titre ? Est-ce que quelque chose aurait été gobé ? Ce qui expliquerait qu’on ait débité ces morceaux pour le retrouver (1).

 

Tout l’intérêt de Gobé n’est donc pas de s’arrêter à sa surface mais bien de plonger dans ce qui nous est proposé. Plonger ? Mais pour quelle destination ?

 

 

Tourner autour sans entrer. Tourner pour percevoir petit à petit ce qui se trouve à mes pieds.

« Je porte, je porte la clef de Saint-Georges

Quand j’aurais assez porté

Je la laisserai tomber

Au pied d’un rocher… »

 

Mais pourquoi ce haricot glisse de ma main et se multiplie au pied de ces rochers blancs d’une rougeur écarlate.

Alors que je pensais contourner une île je prends conscience que je suis à l’intérieur d’une clairière.

Des haricots magiques !?!

Clairière dans laquelle s’épanouit une maison aux murs si alléchants. Tout est si précieux.

 

Une plongée dans le monde fantastique d’Elsa Guillaume. (2)

Parcoureuse du monde, Elsa Guillaume le découvre aussi bien en s’embarquant sur un bateau qu’en posant ses valises dans des pays lointains. Elle observe, se laisse happer par l’endroit dans lequel elle circule et pioche des éléments. L’artiste tisse des récits évocateurs de mondes fantastiques tout en étant alimentés par le réel. Le travail d’Elsa Guillaume revêt bien souvent des allures de contes. Bruno Bettelheim dans Psychanalyse des contes de fées (1976) développe l’idée que les contes sont, pour les enfants, une sorte d’apprentissage de la vie tout en les divertissant et en éveillant leur curiosité. Les contes mettent en lumière des difficultés tout en proposant des solutions pour y remédier. Par les messages adressés à notre conscient comme à notre inconscient, ils nous donnent non seulement la signification du bien et du mal, nous aident à voir clair dans nos émotions mais stimulent aussi notre imagination.

 

 

Ce n’est que plus tard que j’entendis les sons. Je m’étais tellement concentré pour adapter ma vision que je n’y avais pas prêté attention. Le bourdonnement du marché s’était dissipé dans l’obscurité et on pouvait entendre une sorte de déglutissement. Etait-ce le mien ? Je ne saurais l’affirmer.

 

Je flairais qu’il se passait des choses sous mes pieds. Je m’étais mis à saliver. Alors que l’odeur du marché s’était totalement évaporée ma bouche était envahie d’une substance gluante et marine. Je ressentais et percevais parfaitement la circulation de cette matière. Mes sens étaient en éveil, réceptifs à tout ce qui se proposait à moi.

 

 

Si le travail d’Elsa Guillaume est souvent imprégné de la saveur des contes, la nourriture tient aussi un rôle important. Or, cette dernière est présente dans les mythes de toutes cultures confondues depuis la nuit des temps. Gilbert Durand (3) mais aussi Claude Lévi-Strauss (4), pour ne citer qu’eux, ont mis en évidence le caractère hautement symbolique des scènes de nutrition. La nourriture est comme dans le monde réel une nécessité, elle peut parfois être magique, servir d’appât, être une punition ou au contraire une récompense, voire faire la morale …

Nous avons vu plus haut qu’il serait délicat d’aspirer les éléments de l’installation Gobé et qu’il serait peut-être plus question de quelque chose qui aurait été gobé et que l’on aurait cherché. Un poisson, selon toute vraisemblance, qui aurait engamé un « sujet » précieux ? Un énorme poisson qui aurait pu gober Jonas ? Ou bien un cachalot blanc, tel Moby-Dick, qui ne cherchait qu’à se défendre ? La blancheur étincelante de certaines faces nous rappelle la couleur de la pureté se mêlant ici avec le rouge écarlate dont la signification est toute autre. Comme si le combat avec un gros poisson pouvait laver l’Homme de ses « péchés », de ses erreurs et le ramener dans le droit chemin.

 

Les contes, les explorations sont des moments initiatiques qui nous aident à nous dépasser ou du moins à nous révéler. Au tournant du XVIII et du XIX siècle alors que le Monde commence à ne plus compter de terres inexplorées, les contemporains de la Révolution française découvrent de nouvelles inconnues. Mais ces espaces ne se trouvent pas au-delà des océans. Ils sont en chacun de nous. En embrassant du regard Gobé on pourrait d’ailleurs la rapprocher de la maquette d’un territoire avec ses vallées, ses monts, ses chemins sinueux ... Une terre à découvrir.

En présence de nombreuses œuvres d’Elsa Guillaume, et encore plus avec Gobé où le son et la lumière créent une bulle, on est détaché du monde. Détaché, comme le sont ces morceaux ?

 

Les espaces, les blancs entre deux choses sont bien souvent nécessaires pour laisser libre cours à nos pensées et petit à petit en suivre le fil. Joseph Joubert (5) expliquait que s’il choisissait l’écriture fragmentaire c’est précisément parce qu’elle offre des blancs entre deux pensées pouvant ainsi entrer en résonance et délivrer des significations jusque-là inaperçues. Etre détaché, dans tous les sens du terme, est donc primordial pour appréhender de nouveaux territoires.

 

Détacher aussi comme lorsqu’on dissèque avec pour objectif d’analyser minutieusement quelque chose. La leçon d’anatomie du docteur Tulp réalisée par Rembrandt en 1632, outre sa précision anatomique, dépeint l’atmosphère intellectuelle du début du XVII siècle. Celle des grandes avancées scientifiques où la contemplation laisse place à l’expérience (6). Le sujet du tableau va donc bien au-delà d’une simple dissection.

 

Et c’est précisément à ce moment-là que tout devint clair.

 

Nos sensations contribuent également d’accroître ces espaces en floutant les limites entre le dedans et le dehors. Le titre, la semi-obscurité, les éléments auréolés de lumière et le son de « Gobé » font appel à nos sens. Nous sommes enveloppés d’une atmosphère vaporeuse où les idées ne sont pas enchaînées les unes aux autres. La réalité est floutée pour en faire une sorte de marécage éthéré dans laquelle on peut s’interroger sur sa présence au monde.

 

A l’instar des contes, Gobé stimule notre imaginaire. Or l’imagination, pour Albert Einstein, est plus importante que la connaissance. La connaissance étant limitée alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution (7) et comme le précisait Jean-Jacques Rousseau, le monde de la réalité a ses limites ; le monde de l’imagination est sans frontières.

Elsa Guillaume nous invite bien à embarquer pour un voyage en des terres lointaines sans être pour autant si inconnues.

 

 

 

Leïla Simon, 2017

 

 

Site de Leïla Simon

  

1 Les découpes, un même élément découpé en morceaux, reviennent d’ailleurs régulièrement dans le travail d’Elsa Guillaume (Succulente, Rodéo, Petrographie, pour n’en citer que quelques-unes

2 Je ne peux que vous recommander de lire le texte « Elsa Guillaume ou les tentations tentaculaires » de Marc Donnadieu, 2016 

3 Gilbert Durand, « Structures anthropologiques de l’imaginaire », 1960. 

4 Claude Lévi-Strauss, « Mythologies Tome 1 - Le Cru et le Cuit », 1964. 

5 Recueil des pensées de M. Joubert, publié par Chateaubriand, Le Normant, Paris, 1838.

6 Le début du XVII siècle est marqué par la rupture entre la science et la religion. Le procès de Galilée, qui a affirmé que la Terre n'était pas le centre du monde, a eu lieu en 1633.

7 Cité par George Sylvester Viereck, in « What Life Means to Einstein », The Saturday Evening Post, 26 October 1929, p. 17.

 

Gobé - 2014

Installation à EAC les Roches, à Chambon-sur-Lignon, à l'occasion de l'exposition "La rose bleue" - Commissariat: Leïla Simon